Le dortoir, silence

La découverte du dortoir est une autre étape importante dans la vie d'un interne.

Dans le vieux lycée où je passais quelques mois avant le transfert vers les nouveaux locaux, je dirai que le dortoir restait de taille humaine malgré le nombre d'enfants qui y séjournait. Des cloisons d'environ un mètre de haut séparaient les lits, regroupés deux par deux. La faible hauteur des cloisons facilitait la surveillance de tous nos faits et gestes. Chaque fillette avait à sa disposition un petit placard à la tête du lit pour ranger son linge personnel et sa trousse de toilette. Nous étions donc par deux. Un passage étroit séparait nos deux lits et la cloison de bois constituait malgré tout un petit chez soi, un semblant d'intimité. Les premiers jours étaient emplis de l'excitation de la nouveauté. La tentation était grande de s'amuser avec toutes ces nouvelles copines. Se cacher dans les placards, en sortir par surprise à l'arrivée de la locataire, pousser des cris d'épouvante, se déguiser en fantôme avec les draps...bref nous avions une imagination sans borne et nous savions nous accommoder avec les moyens du bord. Las, tout à une fin! Les premiers avertissements pour indiscipline tombèrent illico. Au bout de trois avertissements, retenue le dimanche, autrement dit week-end au lycée...Le calcul était vite fait!

La nuit était un moment d'angoisse profonde et de solitude. Après l'extinction des lumières, à 21 heures, nous nous retrouvions seules. Il fallait impérativement ne pas faire de bruit dans le lourd silence du dortoir et ne pas montrer que nous pleurions...L'une d'entre nous, peut-être plus fragile et plus maternée que les autres, n'arrivait pas à contrôler ses sanglots. Toutes les nuits, elle pleurait systématiquement à grand bruit et nous démoralisait complètement. Après trois mois de vaines tentatives pour surmonter cette épreuve, elle dut quitter l'internat et fut admise comme demi-pensionnaire. Ses parents n'habitaient pas très loin.

Le lundi matin, un bus m'amenait au lycée pour la semaine. La nuit était noire derrière la vitre crasseuse où se reflétait notre visage endormi. Le sandwich que me préparait ma mère était le dernier lien avec la famille. Deux grosses tranches de pain de seigle (le must, acheté le dimanche) enveloppaient une énorme tranche de jambon maison cuit et encore chaud...Il fallait se dépêcher de l'engloutir à  la récréation du matin car, passée la porte de l'internat, le soir, point de salut! Tout était confisqué et jeté. Ce sandwich était bien roboratif et peu diététique mais nous ne rêvions pas de silhouettes Barbie ni de mannequinat. Et il était excellent pour le moral! On peut dire qu'il reste en quelque sorte ma madeleine!