Repas sous surveillance

L'entrée à l'internat a été une autre expérience, l'expérience du goût. De nos jours, des ateliers culinaires tentent d'initier les enfants à une cuisine variée. Nous sommes en effet tous conditionnés par les traditions culinaires de notre famille ou de notre groupe social.

Quand j'étais enfant, pas d'initiation ni de jeu pour ouvrir l'horizon culinaire! Pas de choix de repas pour respecter le goût ou le culte religieux. On était alors pour la méthode forte. J'ai personnellement expérimenté ce qu'on peut appeler un véritable choc culinaire et avec moi beaucoup d'enfants de la campagne. Non pas que l'on nous ait servi à la cantine des vers ou des insectes grillés. Non, simplement des aliments aussi banals que des yaourts (natures, bien sûr). A la maison, nous mangions des laitages, semoule ou riz au lait, œufs au lait etc. Lorsque le lait de la ferme tournait, il se séparait en 2 parties -liquide et solide- et devenait granuleux et aigre. Autrement dit, du lait caillé que nous ne consommions pas. Lorsqu'à l'internat, on nous servit nos premiers yaourts, ce fut comme nous obliger à manger ce lait aigrelet qui nous soulevait le cœur. Est-il nécessaire de préciser qu'il fallait racler le pot? Une torture que l'on peut difficilement imaginer aujourd'hui.

Les deux autres soucis étaient les carottes râpées et le céleri rémoulade. Nous avions un haut-le-cœur en les découvrant au menu de la cantine. En effet, nous étions sous surveillance en permanence et obligés de manger de tout. La surveillante passait toutes les assiettes en revue afin de s'assurer que tout le monde mangeait de chaque plat. De ce fait, nous avions élaboré une véritable stratégie. Pendant la semaine, nous nous procurions un sac en papier, plus tard en plastique quand cette matière fit son apparition. Nous nous servions le minimum du plat incriminé et nous salissions nos assiettes au maximum quand la pionne avait le dos tourné. Pour la suite de l'opération, il fallait attendre qu'elle soit à l'autre bout de l'immense réfectoire.

C'est alors que nous approchions le sac en papier du bord de la table prêt à recevoir le chargement illicite. Et hop!, d'un geste rapide, carottes râpées, céleri ou autres denrées répugnantes étaient éjectés de nos assiettes...Il va sans dire que le sac passait à la voisine de table qui le transmettait elle-même tant que cela restait possible. En réalité, la pionne était une bonne fonctionnaire zélée (pardon pour la redondance, mais par les temps qui courent il vaut mieux enfoncer le clou!). Elle arpentait le réfectoire d'un pas rapide et son œil aiguisé et expérimenté gênait parfois le déchargement illicite... Gare aux colles le week-end! Quand elle restait collée à côté de nous il n'y avait pas d'autre issue que manger ce que nous avions dans l'assiette. Berk!

A posteriori, m'en est restée une aptitude inégalée à manger n'importe quoi ou presque. Mes sept années d'internat m'ont blindée à jamais. Étudiante, je n'ai jamais boudé le restaurant universitaire ni les cantines scolaires dans les multiples établissements où j'ai travaillé par la suite...